Gaz sarin: Halabja et Khan Cheikhoun, deux poids deux mesures?

Rebecca Tickle


De Halabja en 1988 à Khan Cheikhoun 2017, quelle différence? 


Où étaient les Nations civilisées devant les 5000 morts gazés de Halabja en pays kurde irakien en 1988? Et pourtant ce sont toujours les mêmes bombes neurotoxiques. Qui les fabriquent? Qui les stockent? Qui les vend et à qui?

Le gaz sarin, découvert dans un laboratoire allemand en 1939, devient officiellement en 1950 en pleine Guerre froide, l'arme neurotoxique numero 1 de l'OTAN. Sa fabrication va bon train aux États-Unis d'abord, et en URSS, tous deux concentrés sur leur course effrénée à l'armement. 

Des décennies plus tard, en mars 1991, des bombes au sarin sont lâchées par l'armée de Saddam Hussein contre les insurgés qui avaient tenté sans succès de le renverser durant l'agitation de la guerre du Golfe. 

En avril 1991, la Résolution 687 du Conseil de Sécurité des Nations Unies considère dorénavant le sarin comme une arme de destruction massive, et décréte par conséquent l'interdiction d'en posséder et d'en produire.

En 1993, la convention CWC (Chemical Weapons Convention) est paraphée par 162 membres, et prend effet le 29 avril 1997. Dès lors, tous les gaz toxiques utilisés*** dans l'industrie de l'armement doivent être détruits avant avril 2007. 

Juin 1994. Premier attentat au gaz sarin au Japon par la secte Aum Shinrikyō. Bilan: 7 morts et 200 blessés. Second attentat en mars 1995 par la même secte dans le métro de Tokyo, faisant 12 morts et 5500 blessés.

En 2004 pendant la guerre d'Irak, les restes d'un engin explosif improvisé utilisant un obus au sarin est découvert dans un attentat.

Au cours d'un reportage clandestin en 2013 sur le conflit syrien, des journalistes français ramènent des échantillons biologiques prélevés sur des victimes. Ces échantillons, auraient ensuite permis à la France et au Royaume-Uni d'établir l'existence de morts par gaz sarin occasionnés par des attaques de l'armée gouvernementale.  
D'autres prélèvements révélés par la Russie, indiqueraient une utilisation de gaz sarin plutôt par les rebelles. 
En fin de compte aucune responsabilité n'a pu être formellement identifiée.

En décembre 2015, il s'avère que le gouvernement turc fabrique et achemine du gaz sarin en quantité non négligeable à destination des groupes armés de l'État islamique (ISIS).

En août 2013, retour de la manivelle. Slate explique dans les détails comment pendant la guerre Iran-Irak en 1988, l'administration Reagan et la CIA avaient cautionné les bombardements de Saddam Hussein au mélange de gaz moutarde, de neurotoxiques Tabun, Sarin et VX sur la ville kurde de Halabja au nord de l'Irak, causant la morts atroce de 5000 Kurdes. Ce massacre reste aujourd'hui la pire attaque chimique de l'histoire. 

La victoire inenvisageable de l'Iran contre l'Irak a donc été à ce prix pour l'administration Reagan.

Depuis 1983 déjà, des documents secrets déclassifiés aujourd'hui montrent que la CIA était parfaitement au courant des bombardements chimiques répétés   par l'aviation de Saddam Hussein 
sur le sud de l'Iran. 

C'est ainsi qu'on decouvre qu'entre mai 1985 et 1989, pas moins de 70 licences d'exportation de matériel biologique sont gracieusement accordées à Saddam Hussein par le Département américain du commerce, y compris de nombreux lots de souches bactériologiques mortelles.

Les divers produits nécessaires pour fabriquer les gaz mortels étaient régulièrement livrés en Irak par les États-Unis.

"• Mai 1986. le Département du Commerce des États-Unis approuve l’expédition de poison botulique de qualité militaire pour l’Irak.
• Avril 1988 . Le Département du Commerce des États-Unis approuve l’expédition des produits chimiques utilisés à la fabrication de gaz moutarde .
• Septembre 1988. Le Département du Commerce des États-Unis approuve l’expédition d’anthrax de qualité militaire et de germes botuliques en Irak."

En France, octobre 2013, le Nouvel Obs régalait l'opinion publique en débaillant l'implication de la France dans les attaques chimiques de Halabja. En effet, la justice française fait face aujourd'hui à deux entreprises de l'industrie chimique qui «savaient parfaitement ce qu'elles faisaient». Les survivants sont là. Eux ils n'oublieront pas.

A la fin de guerre Iran-Irak en 1989 pourtant, après avoir largement prouvé sa capacité de nuisance chimique sur les civils iraniens et kurdes, Saddam Hussein aurait selon la CIA détruit au moins 40 tonnes de sarin dégradé. Après la guerre du Golfe de 1990-1991, d'autres mesures de désarmement chimiques etaien encore mises en place.

Enfin l'événement qui a choqué le monde ces derniers jours: le 4 avril quelques 80 civils Syriens meurent à Khan Cheikhoun, dont certains pratiquement en direct à la télévision, après une attaque à un gaz de type sarin. Les médias  Les accusations fusent du tac au tac. Pourtant les responsabilités ne sont pour l'heure pas établies. 

Mais où étaient les télévisions quand les enfants, les femmes et les hommes de Halabja agonisaient lentement, cherchant de l'air introuvable, asphyxié par la paralysie subite de leur appareil respiratoire?

Et pourtant, passant parfaitement outre l'avis des trois quarts du Congrès et violant ainsi la Constitution américaine, Donald Trump ordonne des frappes aériennes précises en territoire syrien, en l'espace de moins de 48 heures après les attaques au sarin. La rapidité de décision et d'exécution est étonnante. Mais la frustration face au flop de ses récentes volontés en termes de politique intérieure ne pouvait que le faire agir comme un ressort à la première occasion. 

Pour couronner le tout, le Président Trump, faisant aveuglément confiance au reflet de son omnipotence, demande dans une fière allure de sainte-nitouche, que toutes les «nations civilisées» le rejoignent afin qu'un terme au bain de sang dans lequel se noie la Syrie. 

Mais où étaient donc les "Nations civilisées" quand leur "partenaire" Saddam Hussein lâchait ses bombes neurotoxiques à gogo pendant au moins 7 ans, au nez et à la barbes de tout le monde?

L'attaque de Khan Cheikhoun n'est qu'un nain à côté des 5000 asphyxiés de Halabja.  







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***Liste des gaz mortels qui selon la Chemical Weapons Convention (CWC) de 1997 devraient avoir été détruits avant fin 2007.

Acide cyanhydrique (Forestite)
Acroléine (Papite)
Arsine
Dichlore
Chloropicrine
Gaz moutarde (Ypérite)
Gaz poivre
Gaz VX
Phosgène
Sarin
Soman
Tabun
Zyklon B

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