Racisme anti-noir en Suisse: presse partiale et désinformante

Rebecca Tickle

Suite au décès tragique d'Hervé Mandundu, jeune Congolais abattu par la police vaudoise à Bex le 6 novembre dernier, voici ce qu'écrivait hier un journaliste de RadioTelevisionSuisse - RTS.

"Des jeunes Vaudois d'origine étrangère organisent samedi une marche pacifique à Lausanne, afin de dénoncer des méthodes policières qualifiées de "profilage racial" et d'entamer un dialogue avec les autorités."

Or n'y a pas que des "jeunes Vaudois d'origine étrangère" qui accuse la police de ce qu'ils identifient comme du "profilage racial". Et ils ne sont pas les seuls à l'identifier comme tel.

Des journalistes suisses romands continuent donc à jouer avec les mots et la désinformation. Pourtant une simple petite recherche sur internet suffirait pour constater que les pratiques de profilage racial par la police, dans le canton de Vaud en l'occurrence, est très loin d'être un fait divers anodin ou un scoop monté par une bande de jeunes, vaudois mais pas si suisse que cela puisque "d'origine étrangère", dixit le journaliste.

A rappeler également l'interpellation musclée, en raison de son profil ethnique, d'un joggeur d'ascendance africaine le 28 octobre dernier par la police à Lausanne. Celui-ci d'ailleurs à porté plainte entre temps.

Mis à part ces événements, les témoignages de contrôles au faciès, à Lausanne ou ailleurs en Suisse, sont pléthoriques, accompagnés régulièrement de brutalités physiques et psychologiques diverses.
Dans le cadre de dénonciations à différents niveaux, les défis pour la police sont réels et connus. Si des mesures ont été prises à l'interne pour tenter de remédier à la situation, justifiant l'hypothétique existence de progrès sur le terrain, les plaintes régulières de victimes de contrôles au faciès et de violences policières constitue une réserve de témoignages suffisante dans la mesure d'un phénomène qui reste à ce jour inacceptable.

Le CRAN (Carrefour de réflexion et d'action contre le racisme anti-noir) et d'autres instances comme l'Observatoire des pratiques policières, dénoncent, entre autre, depuis bientôt deux décennies le profilage racial de différents corps de police, et de la police de Lausanne entre autre, avec l'appui d'une presse très régulièrement partiale.

Le CRAN a également publié un rapport conséquent sur le racisme anti-noir de 2000 à 2014 en Suisse. En ce qui concerne les violences policières, voici un extrait de ce rapport, que je dédie tout particulièrement au journaliste de la RTS.

"Depuis quelques années (...) le CRAN ne cesse d’attirer régulièrement l’attention de l’opinion publique ainsi que des autorités cantonales et fédérales sur les brutalités
policières ciblées sur les personnes d’origine africaine, dans tout le pays. A la suite du CRAN, d’autres organisations antiracistes ainsi que des observateurs européens (ECRI - European Commission on Racism and Intolerance) et internationaux (Rapporteur spécial de l’ONU sur le racisme) ont également dénoncé ces pratiques indignes d’un état de droit. 

Malgré certains rapports pointus de la section suisse d’Amnesty
International, outre les nombreux communiqués du CRAN, la quasi totalité des autorités suisses n’a cessé et ne
cesse d’ignorer les multiples abus, au sein de leurs polices, à l’encontre des Noirs, à savoir :
- Contrôles d’identité ciblés exclusivement sur les Noirs,
- Dérapages verbaux, sous forme d’insultes ou sarcasmes à caractère raciste,
- Dérapages physiques, sous forme de brutalités contre des personnes souvent plaquées au sol, quasi étranglées (parce que suspectées de cacher la cocaïne dans la bouche) et menottées,
- Fouilles au corps allant jusqu’au déshabillage avec fouille anale dans l'espace public.

Toujours nié ou minimisé, ce faisceau de signes alarmants incompatibles avec les règles les plus élémentaires de déontologie, et maintes fois dénoncés, vient enfin d’être confirmé par des révélations de policiers ou ex-policiers lausannois. Leurs sidérants témoignages ont été recueillis par Le Matin Dimanche (30.9.2007), quelques jours après la publication d’un rapport interne accablant sur la police lausannoise.

On y affirme des «passages à tabac dirigés spécifiquement contre les Africains», des insultes racistes et grossières du genre «Enculé de nègre, rentre chez toi», des actions de nettoyage ethnique avec «déplacements» d’Africains hors de la ville, ou encore des «ratonnades» menées en scandant des «On va chasser le Black!». (...)
En avril 2016, le CRAN a également recensé une série de témoignages de violences policières à l'égard de migrants, souvent sans statut légal, logeant momentanément au dépôt Heineken de Renens (Lausanne).

Les victimes ont relatés des contrôles au faciès systématiques, souvent très brutaux, entre tabassages à l'abri des regards, racket, destructions d'objets personnels, injures et confiscation de documents d'identité. Ces mêmes faits ont également été rapportés par des membres du Collectif Jean Dutoit (vaudois d'origine suisse!) et du Collectif Afro-Swiss.

Dans un article paru en novembre 2011, la police lausannoise examine sa pratique en termes de délit de faciès qu'elle estime courante. Lionel Imhof, policier lausannois, présente en 2010 un travail de mémoire dans le domaine des migrations et sociétés plurielles intitulé "Profilage racial, en avoir conscience ou non, enjeux et défis pour la police". Le sujet est donc bien connu, admis et étudié depuis des années. La question qu'on serait en droit de se poser ici est de savoir pourquoi, malgré la création d'un nouveau code de déontologie notamment, la situation reste-t-elle encore si problématique et sensible.

Aujourd'hui les mesures prises sont de "calmer les esprits" de manière insistante et d'offrir un espace de dialogue dans un contexte déjà décrié depuis des années. Des conversations avec la police ont eu lieu plusieurs fois, avec le CRAN et avec les autorités en charge de l'intégration, sans veritable succès.

Donc non, le concept de "profilage racial" n'a pas été inventé en novembre 2016 par une bande de "Vaudois d'origine étrangère" émotionnés.

La qualification dans l'article de la RTS, de dénonciations vieilles de plus de 15 ans comme une nouvelle invention trouvée par des jeunes qui, malgré leur "vaudoisité" sont quand même d'origine étrangère, est particulièrement tendancieuse en termes de ségrégation.

Cette minimisation de l'existence des pratiques de profilage racial par la police par des propos à eux-seuls discriminatoires, laisse présager le pire en termes de couverture médiatique future, biaisée dès les premiers instants du drame.

Les enjeux de la procédure judiciaire suite à la mort d'Hervé Mandundu seront pour les uns de diminuer au maximum les responsabilités des deux patrouilles de police impliquées, avec l'appui d'une presse partiale et complice. Pour les autres il s'agira surtout de comprendre pourquoi leur fils, grand frère et père, a été tué de trois balles dans le thorax, dans la cage d'escaliers de son immeuble de domicile.

Tant pour la jeunesse vaudoise d'origine étrangère que pour les migrants non documentés, le seul souhait est de voir leurs droits fondamentaux garantis, dans une Suisse dont le monde entier sait qu'elle est si propre en ordre.

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